Brève documentation sur l’art et l’histoire du haïku

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Brève documentation sur l’art et l’histoire du poème court japonais,
en complément de l’exposition de peinture Mireille et Jeannette Jenni, du 14.09 au 30.11.2018,
au magasin bio Les Essentiels, Peseux.

Histoire du haïku-Kubo Shunman: Départ nocturne pour un concours de poésie, vers 1787

Kubo Shunman: Départ nocturne pour un concours de poésie, vers 1787

De quoi s’agit-il ?

Les haïkus sont de petits poèmes très courts dont l’origine remonte au Japon du XVIIe siècle.

Ce sont de petits instantanés, “arrêts sur image” sur un moment de vie, une situation saisie au vol par le poète. Traditionnellement ils sont liés aux saisons, exprimant l’évanescence, le passage du temps, l’impermanence des choses dans leur cycle naturel.

“S’engager dans la voie du haïku” explique Bashô, l’un des maîtres de cette forme poétique,  “c’est suivre le cours du monde en faisant des quatre saisons ses compagnes. Alors il n’est rien que l’on regarde qui ne soit fleur, rien que l’on conçoive qui ne soit lune”

Sur la forme du haïku:

En japonais il s’écrit sur une colonne et se compose en principe de 17 mores (=sons), réparties en trois groupes (5-7-5 mores).

Les haïkus ne sont connus en Occident que depuis le début du XXe siècle. Les auteurs occidentaux qui se sont emparés de cette forme poétique, en ont fait un tercet de 5-7-5 syllabes, adaptation qui s’avère approximative puisque une de nos syllabes peut contenir jusqu’à trois mores.

Les règles de composition des haïkus ont  été appliquées plus ou moins strictement selon les époques, les auteurs et les différentes écoles qui ont pratiqué (et pratiquent encore) cet art.

Plus important que les règles formelles, l’esprit du haïku :

Cet esprit évolue lui aussi, influencé par les traditions, le contexte historique, etc.
On peut cependant en dégager certaines grandes lignes :

  • Traditionnellement, un mot de saison doit y figurer. Il ne fait pas seulement écho à une expérience personnelle de la nature vécue par le poète, mais fonctionne comme un code commun à toute la société japonaise dont la vision du monde et de la nature a été façonnée par des siècles de tradition. De par l’héritage du shintoïsme, la religion animiste ancestrale, la relation des Japonais avec la nature est extrêmement ritualisée et codifiée (pratiques sociales, fêtes, rites).

Il existe des milliers de mots de saison (kigo). Par exemple, le coucou est associé à l’été, les cerisiers en fleur au printemps, la neige à l’hiver et les feuilles mortes de même que souvent la lune à l’automne. Mais de nombreux mots de saison suscitent également certaines émotions communes, par exemple “soir d’automne” la mélancolie, “lune d’été” la pureté, la fraîcheur, etc…

  • Le sens de l’humour est indissociable de l’esprit du haïku. Même les plus graves et les plus mélancoliques recèlent une part de jeu.
  • La plupart des études attribuent au maître Bashô (XVIIe siècle) la paternité du haïku. Son poème :

Vieille mare
une grenouille plonge
bruit de l’eau

devenu emblématique, est lié à une prise de conscience de cet auteur. Il marque une rupture par rapport aux clichés littéraires de son temps et aux canons de la poésie classique. Ce moment inaugure une nouvelle voie, débouchant sur l’esprit du haïku tel que nous le connaissons aujourd’hui. De quoi s’agit-il exactement ?

Il s’agit de s’éveiller à l’élevé en retournant vers le bas. Et le “bas”, c’est le monde tel qu’il apparaît à nos sens, le monde matériel, concret. A travers l’appréhension du “commun”, voire même du “vulgaire” ou du “dérisoire”, l’esprit du haïku cherche la source de la poésie et de la beauté.

  • Le haïku ne poursuit pas la beauté dans le raffinement, la grandeur, la somptuosité, mais dans la simplicité, la pauvreté, la petitesse.

Oiseaux d’eau
lavant des légumes
une femme sur une barque          Buson

  • Le haïku s’intéresse à l’altération engendrée par l’action du temps, il affectionne le vieilli, l’usé, le corrodé.

Dans la vieille mare
a coulé une sandale de paille
tombe la neige fondue
                 Buson

  • Pour terminer il faut savoir que la langue japonaise permet de multiples significations implicites.
  • Dans tout haïku, il y a un dévoilement : un événement insignifiant ouvre des perspectives insoupçonnées et surprenantes.

 

Brève histoire du haïku :

Dès le Moyen-Age, la haute société japonaise organisait des séances de poésie collective (poésie chaînée). Une personne cultivée invitait un maître à venir animer une réunion poétique. La composition du poème collectif, extrêmement ritualisée, pouvait durer des heures. Les vers de 17 sons alternaient avec ceux de 14 sons. L’invité d’honneur composait le premier vers, le hokku. L’hôte lui répondait par un vers de bienvenue. En plus du mot de saison, le hokku devait comporter une discrète allusion courtoise envers l’hôte afin de le remercier pour l’invitation. Il devait aussi stimuler les imaginations des participants. Ce premier vers devait être improvisé sur le moment, empreint de sincérité et de spontanéité.
La séance poétique constituait un événement social, une rencontre vivante.

Avant le XVIe siècle, ces réunions étaient l’apanage de l’aristocratie. La poésie que l’on y cultivait était figée dans une multitude de règles, thèmes, motifs, images codifiés.

A partir du XVIe siècle, le Japon subit une profonde mutation politique, économique et sociale. Avec l’essor de la bourgeoisie, la poésie chaînée se répand dans un public plus large (marchands, artisans, samouraïs, bureaucrates). En réaction contre les formes figées de la littérature classique, des mots du langage ordinaire, et des sujets prosaïques tirés de la vie courante sont introduits. Le mélange du noble et du populaire produit un effet cocasse, bizarre. Le style haïkaï est né.

Il y eut plusieurs écoles rivales de haïkaï qui se distinguaient entre autres par les formes d’humour qu’elles cultivaient (léger, insolite, ou carrément grotesque, trivial). Parmi les maîtres du haïkaï, citons bien sûr Bashô (1644-1694), mais aussi Buson (XVIIIe siècle), Issa (à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles), et Shiki (1867-1902).

Bashô, l’un des premiers, brisa le cadre traditionnel en sortant le hokku de son contexte de poésie chaînée et le rendant autonome. Puis, à la fin du XIXe siècle, les séances de haïkaï étant devenues un loisir dépourvu de toute véritable poésie, Shiki isola définitivement le hokku et le rebaptisa haïku.

A l’époque moderne cette forme poétique se pratique tout autour du monde. Le haïku contemporain a tendance à s’affranchir quelque peu des formes traditionnelles en ce qu’il :
– est moins impersonnel
– ne fait pas automatiquement référence à une saison
– ne respecte pas toujours absolument les nombres de syllabes

Il n’a pas perdu sa dimension sociale, donnant lieu encore actuellement à des rencontres de passionnés…

Sources :
–   “Bashô, Issa, Shiki – L’Art du haïku. Pour une philosophie de l’instant”
Pascale Senk, Vincent Brochard, Belfond, 2009, ISBN :978-2-253-12970-7
–   Nombreux sites Internet.

Les haïkus, le mixed media et moi :

J’ai découvert les haïkus en 2012 alors que je cherchais ce que l’on pourrait appeler des “déclencheurs d’inspiration” pour mes créations en mixed media..
Par rapport aux poèmes de nos grands auteurs, ils présentent l’avantage de la concision, de la concentration de l’image. En effet, si le but est d’exprimer picturalement ce que l’on ressent en lisant un texte poétique, on peut se sentir assez vite dépassé devant un poème de Victor Hugo, Leconte de Lisle ou Lamartine, pour ne citer que quelques exemples au sein de notre riche littérature.
Désireuse de partager cette “découverte” avec d’autres créatrices en techniques mixtes, j’ai initié un atelier-haïkus sur le forum “Mixed Media France” . A force de chercher toujours de nouveaux textes à proposer aux participantes, à force d’en lire, qu’ils soient traditionnels, modernes, japonais, ou occidentaux, il m’est venu tout naturellement l’envie d’en écrire moi-même.

Le style de mes illustrations n’épouse en rien l’esthétique orientale. Pour leur réalisation, je mets en œuvre un ensemble de techniques, peinture acrylique, collage,  encre, etc… ce qui correspond à la tendance artistique connue sous l’appellation de “mixed media”, ou “techniques mixtes” et qui a été initiée dans sa forme moderne par Picasso et Braque au début du XXe siècle. Actuellement, c’est une forme d’expression très répandue.

 

Mireille Jenni, 2018
www.mirylart.ch
miryl@mirylart.ch